Toutes les jolies utopies ont une fin

Depuis les années 1940, un des principaux objectifs des pays industrialisés est celui de la croissance. La macroéconomie mondiale se base donc principalement sur la promesse d’augmentation annuelle du Produit Intérieur Brut (PIB) de chaque État (Daly, 1996). Cet objectif est sensé répondre à trois problématiques sociétales majeures: occuper les gens (l’emploi), rembourser les investissements (la dette) et légitimer le projet de société (la prospérité). Ces trois enjeux sont ceux après quoi la société court. Le PIB/habitant, autrement dit, la somme globale du chiffre d’affaires d’un pays (produits et charges, pas uniquement les recettes) divisée par le nombre d’habitants est sensé nous aiguiller davantage sur la réalité économique d’une population.

Aux États-Unis, où la croissance était de 1.62% en 2016, le PIB/hab était cette même année de 57 467 US$. Il s’agit bien en effet à quelques choses près des 18 596 100 000 000 US$ de PIB national (ça se prononce 18 500 milliards) divisé par les 324 millions d’États-uniens. Pourtant si l’on décortique les revenus des Américains, on s’aperçoit que 90% des habitants vivent avec moins de 34 000 US$ par an quand environ 324 000 personnes (les 0.1% du haut) sont plutôt aux alentours des 6 millions US$…

US-Average-Income-2015-1-768x424

Piketty, Saez & Zukman, UC Berkley – http://wid.world/country/usa/

La croissance a donc ses petits préférés et le PIB est là pour lisser les données et nous rassurer. En plus, l’autre outil de mesure de la richesse d’une population est l’indice médian des revenus, mais au lieu d’être calculé par habitant, il est représenté par foyer, on ne peut donc pas comparer les statistiques… et à l’oeil, elles donnent l’illusion d’être assez proches. Si on continue sur notre exemple, le revenu médian des foyers par an est de 57 617 US$. Nous retrouvons les mêmes chiffres que pour le PIB/hab alors que nous avons en tête qu’une médiane est plus représentative qu’une moyenne puisqu’elle se cale sur les effectifs les plus nombreux. Dans un foyer, une, deux, trois voir quatre personnes travaillent et cette donnée est sans doute plus représentative que le PIB mais elle ne peut en aucun cas être associée à lui pour exprimer une tendance.

income-map-3-e1518002747277.jpg

Or aujourd’hui, même au niveau des marchés financiers, il est difficile de continuer à y croire. La dette mondiale est de 170 000 milliards, ce qui représente 240% du PIB de tous les pays réunis (Chavagneux, 2018). Pour ce qui est de l’emploi, l’OIT a réussi à modéliser les taux de chômage par pays (mais attention, les données publiées par certains pays ne sont pas toujours très fiables) qui permet de réaliser que ce taux n’est pas lié à la richesse en PIB d’un pays mais plutôt à des notions de langages et de cultures: qu’est-ce que le travail? qu’est-ce qu’un chômeur? etc.

Et pour ce qui est de la prospérité… certains ont bien essayé de la mesurer mais cela semble trop subjectif (voir le World Happiness Report ou encore l‘indice du Bonheur National Brut developpé par le Bouthan)…

Mais si déjà, ces calculs étaient parfois peu représentatifs des réalités de terrain, voilà qu’une économie jusqu’à présent non mesurée va être comptabiliser dans le PIB français: le trafic de drogues. Et oui, voyez-vous, ça créer de la valeur! Il s’agit principalement d’un glissement des procédés d’Eurostats déjà en vigueur dans certains pays qui en fait traduit un jugement moral d’une société sur ce qui est économie et ce qui en est exclu. La prostitution légale en Allemagne est integrée dans ses statistiques alors qu’elle ne l’est pas dans celle de l’INSEE française (Godin, 2018).

Après tout, pourquoi pas? Le trafic de drogues est-il plus injuste ou dangereux que la production légale d’armes à feu? Attention: on ne peut pas tout remettre en question en même temps. Il serait judicieux de revenir sur la légalité des armes ou sur l’illégalité des drogues, mais trouver dans les statistiques de l’INSEE des activités à la fois légales et illégales dissout totalement la frontière qui existe entre les deux et met sur un pied d’égalité le commerçant de fruits qui paye ses taxes, son loyer et ses cotisations sociales et le dealer qui a moins de lignes comptables dans la section « charges » de son compte de résultat.

Le problème c’est que les drogues s’endurcissent et qu’elles ne touchent plus ces populations marginales qui vivent dans l’ombre et utilisent des seringues usagées ou la Jet set qui aime les sensations fortes. Des sociétés tout à fait légales comme Purdue Pharma qui produit l’Oxycontin ou des sites de revente chinois comme Weiku pour le Fentanyl et le Carfentanyl déversent sur les classes moyennes des substances extrêmement puissantes qui viennent progressivement remplacer l’héroïne ou la cocaïne. L’article de Maxime Robin dans le Diplo de ce mois-ci est particulièrement édifiant. On y découvre que des doses de cheval d’Oxycontin ou de Percocet sont prescrites aux patients déprimés qui deviennent très vite dépendants et se tournent vers les drogues de la rue quand leurs ordonnances ne sont plus reconduites. Après l’obésité, c’est le nouveau fléau qui touche les États-Unis. Ajoutez à cela une couche d’Uberisation qui fait qu’on n’a plus besoin de traîner dans les rues glauques pour acheter ses doses et c’est toute une gentille classe moyenne qui tombe dans le panneau (Robin, 2018).

Peut-on en toute honnêteté poursuivre un système qui légitimise des activités mortelles, destructrices et à l’origine même de l’insécurité sociale ambiante (qui nourri si bien l’idéologie de l’extrême droite) au nom de l’accroissement d’un pourcentage qui serait notre salut en termes d’emploi, de remboursement financier et de prospérité? L’utopie néo-libérale semble atteindre ses limites et il est temps de l’assumer car vue la gravité de la situation, nous n’avons pas le luxe de continuer à tourner en rond.

Références

Chavagneux, C. (2018) « Une crise financière peut-elle bientôt se produire » in Alternatives Économiques no.376, fev 2018.

Daly, H. (1996) Beyond Growth. The Economics of Sustainable Development, Boston: Beacon Press.

Godin, R. (2018) « Intégrer le trafic de drogue dans le PIB, ou la preuve des limites d’un fétiche économique » in Médiapart, 6 fev 2018, url: https://www.mediapart.fr/journal/france/060218/integrer-le-trafic-de-drogue-dans-le-pib-ou-la-preuve-des-limites-d-un-fetiche-economique

Robin, M. (2018) « Overdose sur ordonnance » in Monde Diplomatique, fév 2018, url:https://www.monde-diplomatique.fr/2018/02/ROBIN/58390

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s